Le chip au ketchup

CÔTE-SAINT-LUC – Mon cousin a téléphoné vers dix heures pour me proposer une randonnée à vélo. J’ai dit oui tout de suite, trop emballé pour me rappeler que j’avais un rendez-vous téléphonique avec un de mes docteurs. 

Oui, le vélo ! parce que plus personne, ou presque, ne m’appelle pour ça. C’est normal, je suppose. 

M’en allant trouver mon cousin Michel à Saint-Hubert, j’ai fait une halte chez Pharmaprix pour acheter un bandage et un tube de Voltaren à la demande de mon poignet gauche, aussi mal en point que le droit. 

Après de longues minutes de recherche dans les étalages, je me suis mis en quête d’un commis, j’ai fini par en attraper un pour apprendre que le gel analgésique en question est en vente libre, soit, mais il faut le réclamer au comptoir des ordonnances. 

Je suis allé faire la queue. On était juste deux clients. Sauf que devant moi, la madame n’en finissait plus avec ses prescriptions que la caissière n’arrivait pas à trouver. 

L’envie de tourner les talons était forte, mais le désir de soulager mon vieux poignet pour la randonnée l’était davantage. Et ceux qui me connaissent ne s’en étonneront pas : Je suis patient, très patient, mais pas longtemps. 

Lorsqu’enfin furent trouvées les médicaments de la madame, le pharmacien fut appelé à la rescousse. Mais le professionnel du labo devait d’abord terminer ce qu’il était en train de faire, ce qui a bien dû prendre une interminable minute ou deux. Enfin il s’est amené et là, eh bien ç’a reparti, ça ne finissait pas, au contraire, ça commençait ! Il a dû expliquer la posologie, les effets secondaires et quoi encore à la madame qui, comme si elle avait deviné qu’elle me rognait la patience, a demandé à payer ses autres achats à cette même caisse des ordonnances afin de ne pas perdre une seconde de son précieux temps. Sauf que c’était mon temps à moi qu’elle perdait, chouchoune ! 

Maudite tartine, elle tombe toujours côté beurre… 

Quand mon tour est venu, le pharmacien est retourné à ses fioles et j’ai dû attendre au moins 15 secondes que l’employée réapparaisse derrière la paroi transparente. J’ai enfin pu adresser ma requête à la jeune femme, en choisissant les mots pour qu’elle comprenne combien j’avais été longanime : « Je veux JUSTE un tube de Voltaren, s’il-vous-plaît ! ». 

Pince-sans-rire, calmement, elle m’a répondu que je devais d’abord remplir un formulaire. 

Subitement, ma boîte électrique a commencé à surchauffer, un fusible allait sauter, ça ne pouvait faire autrement.

À cet instant, j’ai eu le sentiment de jouer dans un épisode des Têtes à claques, et pas n’importe lequel, un des plus célèbres : Le chip au ketchup. Je voulais juste mon Voltaren, ciboire ! Voilà que l’État atterrissait entre moi et mon mon sac de croustilles… pardon, mon tube d’analgésique topique. 

À ce propos, la définition du Grand Dictionnaire de la langue française est sans équivoque, le formulaire étant un « imprimé comportant un certain nombre de questions auxquelles il est demandé de répondre pour satisfaire à certaines formalités administratives ». On peut-tu appeler ça de la bureaucratie ? 

Attachez-moi, quelqu’un ! N’en pouvant plus, j’ai hurlé de toutes mes forces : « Mon tube de Voltaren, saint sacrament, amène-moi ça avant que je passe de l’autre côté du comptoir ! » 

La fille n’a pas tressailli ni même bronché. Normal, puisque c’est dans ma tête que j’ai vociféré. 

D’ailleurs, vous ne m’entendrez jamais crier ou même montrer mon impatience à un travailleur payé au salaire minimum pour répondre à tous les hurluberlus qui se présentent devant lui. 

Bref, j’ai conservé ce légendaire poker face qui m’a rendu célèbre. 

« Un formulaire pour du Voltaren ? Aaaah bon… » 

Elle n’a pas perdu son temps à me répondre, m’a tendu le formulaire clippé à un cartable de même qu’un stylo. 

Il a donc fallu ce qu’il fallait : nom, prénom, adresse, code postal, numéro de téléphone et quelques détails sur ma santé. Mes synapses faisaient des flammèches, quelqu’un voyait-il la vapeur qui me sortait par les oreilles ? Un coup parti, ils vont peut-être me demander si j’ai visité une ferme dans les 14 derniers jours ou le nom de fille de ma mère. 

Sauf que c’était ça ou pas de Voltaren. Dire qu’il y a des fonctionnaires de l’État embauchés pour inventer cette bureaucrassie et c’est moi qui les paye de ma sainte poche ! 

L’employée qui chatouille mon gros nerf n’est même pas pharmacienne. Elle est, disons, préposée à l’accueil des clients du laboratoire. Dans le jargon à la mode, devrais-je dire qu’elle est une « technicienne chargée de percevoir les requêtes des client.e.s ( sic ) au comptoir du laboratoire des ordonnances à caractère médical ». Stie !

Ayant complété le protocole de réception d’une demande de diclofénac diéthylamine en gel à 2,32 % p/p, pour appeler le Voltaren par son petit nom, la jeune femme s’en est allée à une autre tâche et le pharmacien est apparu, tenant dans ses mains la boîte renfermant le tube tant convoité. Même s’il n’y avait pas eu de plexiglas, rassurez-vous, je ne l’aurais pas attaqué, mais je trouvais que ça n’avait plus d’allure. Mon Voltaren, monsieur, et qu’on en finisse ! 

– Bonjour, monsieur ! 

– … jour, marmonnai-je, grognon et désireux de le laisser quand même un peu paraître. 

– Prenez-vous du coumadin ? 

Une clochette a sonné dans ma tête…

– Euh… oui, pourquoi ! 

– Le Voltaren influence l’indice de coagulation de votre sang. Évitez d’en appliquer beaucoup ou souvent. 

Paf ! subitement, la lumière s’est faite dans mon esprit agité. Mon contrôle de la semaine dernière en clinique révélait un INR de 3,2, c’est-à-dire une coche trop haut. Ça m’avait paru mystérieux, mais la cardiologue de service ce jour-là à la clinique d’anticoagulation du CHUM avait jugé qu’il n’y avait pas lieu de modifier ma posologie de coumadin. 

J’ai alors balbutié un merci sincère au pharmacien qui, avec la complicité du questionnaire, venait de me refiler une information très importante. J’avais fait un usage assez abondant de Voltaren depuis quelques jours pour soulager ma gauche, cela expliquait probablement mon INR un peu élevé, et il était temps d’y aller mollo sur l’onguent. 

Ce n’est pas la première fois que je constate l’excellence du travail de nos pharmaciens québécois. Celui-ci, monsieur F. Amichi, ne me connaît ni d’Adam ni d’Ève, mais il m’a rendu un service inestimable en faisant consciencieusement et plutôt anonymement son travail. Les pharmaciens de l’établissement que je fréquente, à Outremont, Cherbel et les autres, sont aussi comme ça. Ils sont débordés avec tous ces p’tits vieux impatients qui viennent tousser à moins de deux mètres de leur laboratoire, ils ont une lourde responsabilité, leur travail exige une concentration soutenue, bref j’ai pour eux une grande admiration et je trouve qu’on ne dit pas assez souvent combien ils méritent notre respect. 

Je ne sais pas combien ils gagnent de l’heure, mais j’espère qu’ils sont bien payés. C’est un métier qui exige beaucoup de connaissances et des trésors de patience.

Quelques minutes après ma sortie de la pharmacie, assuré de me coucher ce soir-là moins niaiseux, j’enfourchais enfin la bécane en compagnie de mon inspirant cousin Michel. 

L’année précédente — mon histoire d’aujourd’hui date de septembre dernier, je vous expliquerai une autre fois pourquoi que je l’ai pas publiée plus tôt — en 2019 donc, il s’est tapé Montréal-Québec d’une shot, le cousin ! 234 km à 71 ans ! Un ( vieux ) rêve qu’il a réalisé avec son beau-frère Dany, qui se trouve à être le conjoint de ma cousine. 

Quant à moi, je ne l’aurais jamais deviné moi-même, je suis parti avec mon cousin Michel en oubliant de frotter mon poignet avec le gel que je venais d’acheter. J’ai aussi oublié de mettre le bandage autour de la zone douloureuse. 

Tout au plaisir de cette sortie généreusement accompagné par mon cousin Michel, ce n’est qu’au retour que je me suis rendu compte de mon oubli. 

Et devinez quoi encore. Il ne m’a pas fait souffrir, mon poignet. Je l’ai oublié !

Le vélo, c’est thérapeutique ! 

3 commentaires sur « Le chip au ketchup »

  1. Cher cousin Richard, c’est toujours un plaisir de savourer tes textes et celui-ci ne fait pas exception d’autant plus que je fais partie de la distribution. Merci pour tes commentaires flatteurs mais je ne me considère pas pour autant un phénomène surtout lorsque je pense à ces Marinoni et Robert Marchand de ce monde. Il en existe plus que l’on ne croit. Hier par exemple, un des frigoriste venus installer ma thermopompe me raconte qu’un de ses oncles a accompli le trajet de Montréal à Caraquet en kayak alors qu’il était au début de sa quatre-vingt dizaine !!! Cette escapade à Dany et moi n’était que l’accomplissement d’un rêve que je chérissais depuis longtemps. C’était une façon de me prouver à moi-même, de me dépasser malgré, malgré, malgré.

  2. Merci pour la dilatation de la rate. Il faut croire que ton article aussi est thérapeutique.

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